KELTY Christopher M., 2008, Two Bits. The Cultural Significance of Free Software. Durham, Duke University Press, 378 p., bibliogr., index (Jerome Cormier)
L'ouvrage de Christopher Kelty constitue une demarche experimentale portant sur les pratiques du logiciel libre, dont la contribution depasse le champ de l'anthropologie des sciences et des technologies. En effet, les pratiques du logiciel libre mobilisent systematiquement le droit et dependent du maintien d'un mode associatif democratique constamment renouvele. Elles concernent, par consequent, tout chercheur qui s'interesse a la societe civile contemporaine.
La premiere partie de Two Bits. The Cultural Significance of Free Software rehabilite une (anti)epistemologie pragmatique deweyenne renouvelee par une theorie de l'imaginaire social, qui s'appuie largement sur l'ouvrage de Charles Taylor: Modern Social Imaginairies (2004). C. Kelty reaffirme ainsi l'unite des idees et des pratiques materielles, en ajoutant a la legitimation morale la notion d'une convention technique. La sphere publique est alors soutenue par un ordre a la lois moral et technique, qui assure la coherence des pratiques. Pour demontrer cette idee, C. Kelty developpe le concept de recursive public. Il emprunte ici la notion de public developpee par Dewey (2003 [1927]), en tant que systeme conventionnel visant l'accord dans l'action. Ce public est alors mis en oeuvre par une dimension de recursivite, qui articule consciemment l'interaction de <<couches>> (layers) conventionnelles d'ordre technique et juridique (p. 8). Par consequent, l'accord dans les pratiques du logiciel libre -- d'oo C. Kelty deduit son concept -- ne repose pas strictement sur un consensus ideel, mais aussi sur la transformation concrete des infrastructures conventionnelles et/ou materielles qui permettent l'existence temporelle du public. Cela se traduit concretement par des discours sur la technologie, sa finalite et sa fonction sociale ; mais aussi par la redaction, la modification et la revision de programmes et de licences de propriete intellectuelle qui instituent ou << implementent>> ces idees sur l'ordre moral et technique.
La seconde partie retrace l'histoire du logiciel libre, a partir de laquelle C. Kelty degage cinq pratiques constituantes. Ces pratiques sont: 1) l'emergence d'un mouvement compris comme un systeme experimental technique collectif: un recursive public; 2) le partage du code source assurant, d'une part, la libre circulation de l'information et, d'autre part, les moyens de transformer, d'adapter ou d'ameliorer la technologie ; 3) la conception de systemes ouverts permettant l'autoproduction de normes fondees sur l'efficacite d'utilisation plutot que la rentabilite ou la standardisation planifiee; 4) l'ecriture de licences de propriete intellectuelle; et 5) la coordination de la collaboration, qui implique la creation d'outils de gestion qui s'adaptent a des projets dont les finalites sont indeterminees et en constante evolution. Un chapitre est consacre a chacune de ces pratiques, auxquelles est directement associee l'apparition d'une technologie informatique ou juridique fondamentale du logiciel libre. En plus de leur pertinence empirique et de leur richesse documentaire, ces chapitres effectuent une relecture critique du discours tenu par les acteurs du logiciel libre et de l'open source eux-memes. C. Kelty echappe ainsi a la fumeuse rhetorique de la << revolution Interner >> ainsi qu'a la rivalite ideologique entre partisans de l'open source et puristes du logiciel libre.
La troisieme partie est consacree au transfert ou << portage >> de ces pratiques experimentales hors du domaine du logiciel. C. Kelty exploite alors son experience d'observation participante des projets Creative Commons et Connexions. Le premier projet est une organisation sans but lucratif qui redige des licences de droit d'auteur et le second, une plateforme Internet de diffusion de materiel educatif. Le logiciel libre se revele alors un extraordinaire laboratoire face aux enjeux de l'articulation du pouvoir et de la connaissance, souleves par la democratisation du savoir et l'innovation.
L'ouvrage de C. Kelty ouvre une perspective inusitee et complete sur les pratiques du logiciel libre, integralement soutenue par une experience de terrain qui s'echelonne sur dix ans. On s'etonne cependant de la faible importance accordee a la dimension economique du phenomene, souvent releguee -- en dehors de l'analyse historique -- au statut de debat ideologique. De plus, le second chapitre consacre a la description d'un imaginaire puisant dans l'histoire de la reforme protestante ne trouve pas echo dans les pratiques analysees et decrites par la suite.
Two Bits. The Cultural Significance of Free Software s'adresse principalement au chercheur en sciences, technologies et societe, mais son ecriture personnelle et dynamique en lait un ouvrage accessible au-dela du milieu academique. C'est d'ailleurs dans cette ouverture que reside sa plus originale contribution anthropologique. C. Kelty met ainsi en pratique une ethnographie participante experimentale qui, partant de son experience du logiciel libre, intervient ensuite dans le champ academique. En effet, l'ouvrage est distribue gratuitement sur Internet, sous une licence de droit de propriete qui en permet la libre adaptation, le << remixage >>. La valeur pratique attribuee a la signification culturelle du logiciel libre, analysee et decrite par le livre, se concretise materiellement avec sa propre diffusion.
References
DEWEY J., 2003 [1927], Le public et ses problemes. Pau, Publications de l'Universite de Pau.
KELTY C.M., 2008, Two Bits. The Cultural Significance of Free Software. Durham, Duke University Press, consulte sur Internet (http://twobits.net/read/), le 14 mai 2010.
TAYLOR C., 2004, Modern Social imaginaries. Durham, Duke University Press.
Jerome Cormier
Departement de sociologie
Universite du Quebec a Montreal, Montreal (Quebec), Canada

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